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RBI : tous oisifs ?

Le RBI se veut fortement redistributif. Ce nouveau partage du gâteau risque-t-il de le détruire ? Ses besoins de base pris en charge, peut-on faire confiance à homo sapiens pour ne pas simplement se la couler douce ?

Bonjour à tous, ici Nicolas. Continuons sur notre lancée dans cette exploration du revenu de base. Pour l'épisode d'aujourd'hui il est particulièrement important de rester calme et ouvert d'esprit. Je vais dire des choses qui vont étonner, peut-être énerver.. des deux côtés du débat. Restez jusqu'au bout pour une vision un peu plus complète et gardez les épisodes précédents à l'esprit. Cette fois-ci nous allons parler de la peur principale de ses détracteurs, celle d'une oisiveté généralisée. Du moins d'une pénurie de travailleurs. Verser une allocation universelle est-ce nous rendre tous feignant ? Ou plutôt, est-ce nous permettre de laisser libre court à notre fainéantise naturelle ? La question peut en effet se poser au vues des conditions d'attribution du revenu de base. Être en vie, c'est pas trop demandeur comme condition.

Tout d'abord il est important de rappeler que nous sommes tous plus ou moins feignant. Nous sommes des êtres vivants, et l'évolution nous pousse à l'économie d'énergie. A résultat égal, celui qui fait moins d'efforts peut acquérir plus de ressources, à plus de chances de résister à l'imprévu, de se reproduire plus. Plus de chances de résister à la famine à venir, ou d'avoir encore des forces pour combattre ou échapper au prédateur qui surgit. Bref, ne pas gaspiller pour les êtres vivants c'est généralement une meilleure stratégie évolutive et donc homo sapiens a assez vite tendance à s'économiser. Pourquoi aller tuer le mammouth dans la vallée d'après s'il est en abondance dans celle ci ? Pourquoi faire des efforts inutiles pour le même résultat ? C'est logique mais pour être sûre qu'on fasse le bon choix, dame nature rend les efforts pénibles, causes de souffrances. Marcher une heure ça va, marcher 6 heures ça fait mal. Il faut que ça vaille le coup. Que la souffrance de la marche soit inférieure à la souffrance de la pas marche. Par exemple mourir de soif parce qu'on est trop feignant pour aller à la rivière, c'est pire que de se bouger les fesses. Il y a donc un savant dosage entre effort et résultat.

Mais la nature aime les paris et elle nous fait tous un peu différents juste au cas où. De grosses tendances générales et tout un tas de variations. Souvent la nature aime bien les courbes en forme de cloches. Beaucoup de gens au milieu, le haut de la cloche, et quelques personnes aux extrémités. Imaginez sur un graphique une courbe en forme de cloche. De manière assez fameuse c'est le cas pour le QI où on a beaucoup de gens au milieu et assez peu de génies ou l'inverse. Je ne serais pas le moins étonné que ce soit pareil pour beaucoup de traits de caractère qui influencent notre propension à l'effort, notre contrôle de soi, notre susceptibilité à la souffrance, notre désir d'être supérieurs à nos pairs, d'être relativement insatisfait avec ce qu'on a etc. Néanmoins pour presque tous, à résultat égal, on préfère quand-même faire moins d'efforts. Alors nous allons voir que la notion de résultat égal est parfois trompeuse. Mais de toute façon même à résultat un peu inférieur, si les efforts sont nettement inférieurs eux, ça vaut peut-être le coup. Il s'agit d'un calcul hédonique que nous faisons tous. Faire beaucoup plus d'efforts pour un résultat à peine meilleur, c'est pas particulièrement enthousiasmant.

Nous sommes peut-être tous prédisposés à faire moins d'efforts si possible mais nous vivons, pour le moment, dans un monde où sans effort.. pas de chocolat. Et au niveau de la société, quand on parle de gâteau et de parts, il faut déjà avoir fait le gâteau, et la aussi il faut les efforts des uns et des autres. Les efforts ne sont pas les mêmes pour tous mais en général la société encourage chacun à contribuer, plus ou moins, à la hauteur de ses capacités. Le salaire est versé à condition de venir bosser. Les allocations sont généralement conditionnelles pour cette raison, on excuse uniquement ceux qu'on estime moins capables, dans une certaine mesure, de participer. Le revenu de base, lui, se propose d'excuser tout le monde de la fabrication du gâteau, mais d'en donner une petite part quand même. Capable ou non, contribuant ou non, la petite part nous est distribuée.

Je sais qu'on va me dire que le revenu de base est censé récompenser les efforts non marchands. La part du gâteau invisible. Oui sauf que pas vraiment. Il y a bien en effet une part de gâteau invisible, des contributions gratuites de certains à la société.. mais il y a aussi et surtout beaucoup de gâteau privé. Repeindre les murs de sa chambre, bien avant de vendre la maison, ce n'est pas contribuer au gâteau collectif, c'est plutôt se faire un petit muffin dans son coin. Se couper les cheveux soi-même, se laver les dents, faire du sport etc. Tout ça c'est principalement de l'effort pour soi avec un impact secondaire et souvent négligeable sur les autres. Et en tout cas participer au gâteau commun, même sa part invisible, n'est certainement pas l'objectif d'une très grande partie des choses qu'on entreprend dans la sphère non marchande. J'ai parlé plus en détail de tout ça et du concept des externalités dans l'épisode 27.

Et oui il y a des exemples d'activités, d'efforts dans la sphère non marchande, qui grossissent le gâteau commun. La programmation open source, une partie du bénévolat, les vidéos YouTube ou les podcasts non rémunérés comme le mien. Mais n'en faisons pas une généralité, et de toute façon il y pas mal d'activités privées non marchandes qui elles réduisent la taille du gâteau. Nous y reviendrons. Le revenu de base lui s'en fiche pas mal, il récompense tout le monde pareil quelque soit le cas. Que les activités qu'il subventionne soient plutôt bénéfiques, neutres ou néfastes pour la société, le RBI est le même pour tous.

Les effets d'une part garantie du gâteau sur la motivation sont intéressants. Imaginons une part minuscule, un revenu non plus de base mais de consolation. Pas assez pour subvenir à nos besoins de base, mettons 50 euros par mois par exemple. Là, on se doute bien que personne ne deviendra oisif pour autant. Personne ne fera de pari sur qui démissionnera le plus vite. Un supplément de 50 euros ça peut subventionner 50 euros de consommation en plus, mais certainement pas toute notre consommation. Notre calcul hédonique nous fait vite comprendre qu’économiser la souffrance du travail et y substituer la souffrance de la faim ou du froid.. c'est pas vraiment y gagner au change. Très peu font le choix de tout plaquer pour aller vivre dans la rue. Et certainement pas grâce aux 50 euros. Un tel montant n'est donc pas très incitatif, ne nous pousse pas vraiment vers l'oisiveté tout le monde est d'accord. Pour s'en convaincre il suffit de remarquer que même dans les pays avec des minimas sociaux faibles et quasiment sans condition, tout le monde ne quitte pas son boulot loin s'en faut. Ça ne veut pas dire que personne ne s'en contente mais ce n'est pas 50 euros non-plus. A 50 euros quasiment tout le monde préfère le travail.

Mais n'oublions pas de considérer l'autre côté de l'équation. Imaginez un montant énorme, un revenu non plus de base mais d'aisance. Suffisamment pour vivre très confortablement. Peut-être 4000 euros, de pouvoir d'achat réel, par exemple. Là, tout de suite, l'amour du travail commence à être sérieusement testé. La souffrance du travail n'est maintenant plus comparée à celle de la faim et du froid.. avec 4000 euros on peut manger au resto tous les jours et vivre dans un joli pavillon. La souffrance de l'exclusion sociale peut-être ? De la honte ? Oui sauf lorsque tous nos voisins ont eux-aussi sauté le pas. Clairement un revenu de base trop élevé risque d'être très fortement désincitatif pour le travail.

On peut imaginer qu'un revenu de base soit fixé à un montant plus raisonnable.. après tout le but c'est de prendre en charge les besoins de base, pas de donner à tous un palais avec vue sur la Toure Eiffel. Donc pour illustrer imaginons 6 ou 800 euros de pouvoir d'achat réel, par mois par personne. Oui c'est souvent insuffisant pour les personnes seules, handicapées etc.. mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui. On imagine que tout le monde est valide, tout le monde vit à deux.. regardons l'impact sur eux plus particulièrement. Et là on peut imaginer que l'effet sera quelque part entre notre premier exemple et notre second. Quelque part entre le revenu de consolation et le revenu d'aisance. Mais où exactement ? Pas facile à dire. Le choix n'est maintenant plus entre la souffrance du travail et celle de la faim mais entre celle du travail et celle de manger plus de nuggets et moins de fruits frais. Pas celle d'avoir froid mais celle de vivre dans un petit studio plutôt qu'une maison (et encore pour ceux qui n'ont pas de loyer à payer et de prêt à rembourser, cette perte de qualité de vie n'existe peut-être même pas). Ne plus travailler du tout, être 100% oisif, c'est se contenter du revenu de base et gagner moins que si on travaillait. On peut consommer moins, ou moins bien. Mais on fait aussi beaucoup moins d'efforts.

D'ailleurs on est pas obligé de ne plus travailler du tout. Les besoins de base c'est pas tout. On aime bien consommer plus, partir en vacances, s'abonner à Netflix, manger au resto, aller au cinéma etc. Et on aime bien consommer grosso modo autant que nos voisins. En tout cas on aime pas être franchement pauvre au milieu de franchement riches. Toutes ces pressions nous poussent à vouloir faire des efforts s'ils sont nécessaires pour consommer un peu au delà de nos besoins de base. Mais attention, il y a une grosse différence. Ne pas satisfaire nos besoins de base, c'est un signal d'alarme biologique qui se déclenche. Ça fait physiquement mal, on ne peut ignorer nos besoins de base aussi facilement qu'on peut ignorer le fait de ne plus regarder Netflix. On peut remplacer les séances Netflix par des séances YouTube. Ne pas voir un nouveau film, c'est frustrant mais c'est pas la fin du monde. Pas de quoi sortir son CV. Avoir faim.. c'est autre chose.

Et justement, si les besoins de base sont déjà couverts, finalement la souffrance du travail doit être comparée non-plus aux besoins de base, mais bien aux besoins annexes. Qui sont peut-être importants mais qui ne font pas paniquer le corp de la même façon s'ils ne sont pas pris en charge. Et donc le CV, si on le sort, ne sert qu'à trouver de quoi financer ces besoins annexes. La souffrance du travail ne doit pas être plus grande que celle de la frustration de ces besoins. Et là ça dépend des gens. Certains se contentent de très peu, ou apprennent à se contenter de très peu, à devenir minimalistes ou épicuriens (si si on en parlera).. mais d'autres se laissent vite prendre dans la course à la consommation avec leurs amis et leurs voisins. Les premiers n'ont pas franchement besoin d'un temps plein. Si le pouvoir d'achat et le prix des choses ne changent pas trop, ce dont nous avons parlé dans l'épisode précédent mais auquel nous allons revenir bientôt, ils peuvent probablement travailler quelques heures par semaine pour satisfaire leur besoin de Netflix ou les sorties occasionnelles.

La motivation qui pousse à accepter la souffrance du travail est amoindrie. Le revenu de base enlève à la société son bâton pour ne lui garder que sa carotte. Tout le monde n'est pas fan de carottes de la même manière, et puis sans coup de pied au cul l'âne arrête régulièrement de marcher. Je sais je sais on aime vraiment pas parler de cet aspect. On aime se dire que les gens bossent pour contribuer à la société, par amour de leur travail, par éthique. Et il y a une part de vrai ici. C'est souvent le cas, pour beaucoup de gens, une bonne partie du temps. Mais ce n'est pas vrai pour tous, et pas tout le temps.

La différence entre un boulot et un hobby c'est que le boulot est nettement plus contraignant. Plus chiant. Si vous n'étiez pas payé et que vos besoins étaient tous pris en charge. Le cas du revenu d'aisance. Là le salaire n'est plus vraiment important. Démissionneriez vous ? Si le boulot est vraiment déplaisant oui probablement. C'est le cas pour une partie non négligeable de la population. Et si le boulot est plaisant ? Là aussi c'est bien le cas pour une partie non négligeable de la population. Mais même dans ce cas là, même si la démission n'est pas à l'ordre du jour, on peut supposer que vous ne travaillerez pas de la même façon. Vous risquez d'envisager le départ plus facilement dans les périodes difficiles avec les collègues ou le boss. Vous risquez de procrastiner beaucoup plus sur les partie moins intéressantes. Vous y mettrez moins d'enthousiasme et moins d'efforts lorsque votre série préférée vient de débarquer sur Netflix. Vous prendrez peut-être plus de vacances et plus de long weekends. Vous partirez sûrement plus tôt pour aller chercher les enfants, faire un apéro entre amis ou l'une des innombrables distractions tout aussi sympa de la vie. Et si par bonheur vous vous découvrirez une passion pour la flûte de pan ou la poésie, alors là il se peut que vous décidez de délaisser votre boulot, au moins temporairement. Peut-être même un temporaire qui dure. La flûte de pan c'est sympa. Le bâton qui est aujourd'hui là lorsque la carotte manque à son devoir de motivation.. n'existe plus avec le revenu d'aisance. Et avec le revenu de base c'est un peu pareil en moins extrême. Le bâton est sévèrement anémique.

Clairement, chez ceux dont la carotte du travail est courte et composée uniquement du salaire, le travail est vu comme quelque chose à faire le moins possible. Et en faire moins c'est justement possible avec le revenu de base. Et pour ceux chez qui la carotte du travail est composée de salaire mais aussi souvent d'excitation, le travail est vu comme quelque chose de sympa à faire faute de mieux. Mais mieux il y a de temps en temps, voir souvent.. et parfois régulièrement. La grande majorité des gens travaillera moins. Quelques-uns plus du tout, et beaucoup.. juste moins.

Je vois déjà les partisans du revenu de base devenir tout rouges. Nicolas tu oublies la part du travail non marchand. C'est aussi du travail qu'il faut compter. Et oui je suis d'accord il y a beaucoup d'efforts dans le secteur non marchand, et il est probable que ceux-ci augmentent. Mais attention à ce qu'on y met. Faire le ménage chez soi c'est du travail, c'est un effort. Un effort qui est déjà rémunéré. On fait le ménage en échange d'un appartement propre. Pas besoin de me payer pour me laver les dents ou pour choisir mes vêtements non-plus. Avec plus de temps libre, les gens feront-ils plus le ménage qu'avant ? Peut-être si c'est par manque de temps qu'ils ne le faisait pas avant. Pas le cas de tout le monde mais sûrement le cas pour certains. Mais c'est un effort privé pour une récompense privée, donc pas vraiment ce à quoi on pense lorsqu'on dit que le revenu de base va lâcher les passions créatrices et productives du secteur non marchand.. de ce qui est produit par les uns pour les autres, gratuitement.

Et c'est vrai, si nous avons effectivement plus de temps libre il y aura plus de temps passé à programmer des logiciels open source. Plus de temps passé à faire du bénévolat pour les personnes âgées ou handicapées. Plus de temps passé à jouer de la musique dans la rue, ça je suis pas sûr que ce soit vraiment un argument pour mais passons. Plus de temps passé à faire gratuitement tout un tas de choses plus ou moins utiles à plus ou moins de gens. Mais même nos bénévoles et nos programmeurs vont sûrement passer une partie de leur nouveau temps libre à jouer aux jeux vidéos, à regarder la télé, à passer l'après-midi entre amis, etc. Et donc même dans le meilleur des cas, au moins une partie du temps qui était consacré à l'effort marchand est convertie en partie en temps passé à se divertir, à se reposer ou à travailler pour soi. Je ne sais pas combien de gens se mettront vraiment au bénévolat ou à tourner des vidéos YouTube mais je sais que que ça ne sera pas tout le monde et pas tout le temps. Le revenu de base financera forcément beaucoup d'heures non productives, qui auparavant l'étaient. Sans parler des heures destructrices. Et oui le revenu de base c'est aussi permettre à mon voisin de passer encore moins de temps à être designer et encore plus de temps à emmerder tout le quartier avec sa guitare électrique et son ampli à la con. Et les activités de ce genre, qui créent en réalité des coûts pour les autres et non des bénéfices, il y en a un sacré paquet. Il ne faut pas regarder uniquement le côté positif de l'équation.

Et d'ailleurs même sur les heures productives dans le secteur non marchand, nous avons de gros problèmes. Imaginons par exemple notre programmeur volontaire qui sort du open source à la chaîne. Doit-il plutôt se lancer sur un logiciel de modélisation des flux dans un moteur d'avion ou sur un jeu vidéo ? Et quel jeu vidéo ? Plutôt un jeu simple pour smartphone ou un jeu de réalité virtuelle pour PC ? Plutôt un jeu de rôle ou un shooter ? Difficile à dire. Pas de ventes et donc pas de prix, c'est le secteur non marchand. Alors comment savoir où sont les besoins et si certains sont plus pressants que d'autres. Comment apprécier l'utilité de notre travail. Et de toute façon rien n'oblige notre programmeur à vouloir s'investir en priorité sur les projets les plus utiles. S'il préfère programmer un énième clone de shooter à sa sauce à lui, c'est ça qu'il fera même si personne ne l'attend vraiment. Et s'il y a des demandes que personne n'a très envie de satisfaire, c'est probablement le secteur marchand qui devra s'y coller.

Il y a des moyens d'essayer d'émuler les prix. Pour les logiciels.. enquêtes de satisfaction, ratings dans un app store, votes sur une liste d'idées, heures de programmation requises et disponibles etc. Mais fondamentalement les prix ou méthodes similaires, sont plus révélateurs des vrais préférences. Donner une note dans l'app store c'est bien, mais on peu faire ça à la va vite, tout le monde ne note pas, il y a peut-être un biais, et puis difficile de comparer deux applications notées avec 5 étoiles. On peut essayer de combiner les téléchargements avec les notes, puis ajouter les infos démographiques, la disponibilité des programmeurs la difficulté de programmation etc etc. On peut faire une usine à gaz et espérer comprendre un peu mieux quelles applications, quels produits ou services, sont plus utiles que les autres. Mais l'avantage ultime des prix c'est la privation qu'ils engendrent chez le consommateur, et la motivation du producteur. Lorsqu'il faut payer, on est bien obligé de réfléchir un peu plus et de comparer les alternatives. Quand on ne peut pas tout acheter, quand tout n'est pas gratuit, on consomme plus intelligemment et plus raisonnablement. Les préférences collectives des consommateurs, et les contraintes de production, sont plus claires.

Sans les milliers de signaux portés par les prix, difficile de savoir quoi prioriser, en quelle quantité produire. Les signaux des prix ne sont pas parfaits hein on l'a vu dans l'épisode 27, notamment avec le concept d’externalités, mais quand-même.. dans la pénombre, éclairer à la torche est toujours mieux qu’éclairer à la bougie, voir pas du tout. Dans le secteur non marchand type bénévolat, que le revenu de base va probablement énergiser c'est vrai, les préférences des consommateurs sont plus difficiles à voir et les producteurs y pensent de toute façon moins. A efforts équivalents, la production est moins efficace. Le revenu de base c'est transférer seulement une partie des efforts marchands, une partie est plutôt convertie en efforts perso ou loisirs, vers des efforts non marchands moins efficaces.

Et enfin nous avons la formation ou l'éducation. Et ici pareil, même si le revenu de base va en effet permettre plus de temps pour être mieux formé ou plus instruits.. il n'est pas du tout garanti que cette éducation se porte entièrement, ni même principalement, sur des formes productives. On peut vouloir étudier la physique quantique mais aussi la poterie. Avons nous besoin de plus de poterie dans le monde ? Rien n'est moins sûr. Une partie de ces formations seront donc clairement de la consommation et non de l'investissement. Faire un master sur les oeuvres de Tolkien c'est bien c'est divertissant, mais assez peu productif. Même si certains écrivent de nouvelles oeuvres par la suite, beaucoup ne le feront pas. Et avons-nous besoin de plus d'écrivains d'heroic fantasy ? Peut-être mais peut-être pas. Si le besoin était fort, nous aurions déjà des prix plus élevés pour motiver les écrivains à être plus prolifiques. Hors ce n'est pas le cas. Une partie au moins des formations sera purement pour notre propre divertissement. Mieux jouer au tennis ou ce genre de choses. Nous avons grâce au revenu de base moins besoin de travailler, mais donc aussi moins besoin de chercher à se former pour être utile aux autres. Le revenu de base va très certainement encourager les formations socialement utiles, dans une certaine mesure.. et probablement assez peu efficacement comparé aux alternatives qui ne financeraient pas aussi les formations ou la demande sociale n'existe pas.. ou est faible.

En revanche le revenu de base pourrait très bien créer une certaine pression positive sur les salaires, pour les emplois les plus pénibles. Je ne sais pas si cette valorisation est nécessaire, mais accentuer encore plus le poid de la pénibilité dans la rémunération me paraît difficilement une mauvaise chose, encore que même là ce n'est pas si clair. Mais si nous acceptons l'idée que le revenu de base nous oblige moins à travailler, que la souffrance du pas travail deviennent bien inférieure grâce à lui.. alors il faut aussi accepter comme nous l'avons évoqué plus haut, que le travail sera plus rare. Moins d'offre de travail, autant de demande sinon plus, prix du travail qui augmente. En ignorant l'automatisation pour le moment, on y viendra après. Et donc ici nous voyons qu'à défaut de bâton il faut rendre la carotte plus sucrée.

Et c'est d'autant plus vrai lorsque la carotte était déjà limite pourrie. Pour celles et ceux qui pour une raison ou pour une autre, devaient passer par la case prostitution par exemple. Pour celles dont le seul espoir d'éviter le bâton du froid et de la faim, était la carotte pourrie de la vente du corp. Attention toutes les prostituées ne sont pas logées à la même enseigne, ça peut paraître incroyable mais la prostitution n'est pas toujours le fruit du désespoir. Mais ici je ne parle pas de celles qui pourraient facilement faire autre chose mais préfèrent ce métier, je parle de celles qui ne pensent pas avoir d'autre choix. Et pour elles, sans bâton de la faim pour les y pousser, la prostitution deviendrait tout de suite moins évidente. Ça ne veut pas dire que la prostitution disparaîtrait mais l'offre serait sûrement plus réduite, les prix plus élevés et les candidates moins contraintes. Et ce raisonnement s'applique à tous les boulots vraiment chiants, dégradants et mal payés où la carotte était auparavant juste limite limite pour compenser le bâton.

Tous les salaires n'augmenteront pas attention. Ça va dépendre surtout de qui s'oriente vers quoi dans son temps libre dédié à la formation, de la nouvelle distribution de la consommation, de l'investissement etc. Et il est utile je pense de s'intéresser aux hauts revenus. Il faut faire attention sur ce point car un revenu de base peut être trop élevé. Nous l'avons vu surtout hier dans l'épisode 28, le revenu de base doit être redistributif, et donc doit prendre d'une manière où d'une autre son financement dans la poche de ceux qui ont plus, pour donner à ceux qui ont moins. Et parmis ceux qui ont plus on trouve les entrepreneurs, les ingénieurs et les grands investisseurs. Tous font un travail très utile. Les entrepreneurs imaginent comment répondre mieux aux besoins de la société, les ingénieurs comment faire fonctionner tout ça et les investisseurs trient à leur péril financier les bonnes idées des mauvaises. Tout n'est pas parfait mais c'est la tendance générale. Tous promeuvent l'innovation et l'amélioration de la productivité de la société. Un peu utile quand-même. Je sais qu'il y à des propositions de systèmes alternatifs mais on ne pourra pas traiter de ça aujourd'hui.

Et c'est vrai qu'avec le revenu de base on peut espérer avoir plus d'entrepreneurs car il est moins coûteux de prendre des risques. On aura toujours de quoi manger, même en tentant quelque chose d'un peu fou. Mais ça veut dire aussi que la qualité des entreprises va probablement diminuer. Subventionner la prise de risque, c'est rendre l'échec moins risqué. C'est donc encourager des paris en moyenne un peu plus fous, garder en vie des entreprises médiocres, de tenter des choses qui se révèlent en moyenne un peu moins utiles, un peu moins faisables ou les deux. Une qualité peut-être un peu diminuée mais.. compensée par la quantité ? Peut-être. Les ingénieurs qui se forment sur le tard nous en aurons peut-être plus aussi mais dans quelle mesure, difficile à dire. En ce moment le facteur limitant c'est pas tant que la profession n'est pas financièrement attractive, c'est surtout que l'ingénierie c'est pas facile et ça n'intéresse pas tout le monde loin s'en faut. Enfin les investisseurs avec beaucoup de sous oui, il y en aura moins, mais il y aura peut-être plus de petits investisseurs qui auront économisé plus grâce au revenu de base. Pas sûr que ça compense, en général c'est plutôt vers la consommation que va l'argent chez les moins riches.. et investir intelligemment c'est un boulot presque à plein temps.

Reste néanmoins le soucis que nous avons un système qui ponctionne plus qu'avant la richesse des entrepreneurs, des ingénieurs et des investisseurs. Et là on prend une carotte bien sucrée pour la rendre.. un peu moins sucrée. Le tout c'est de ne pas trop diminuer la quantité de sucre parce que sinon la carotte ressemble trop aux autres et on risque de ne plus assez encourager ces métiers. Il faut que la carotte compense le risque, le stress et les efforts. Être entrepreneur par exemple c'est vraiment les trois. Vraiment. Ceci dit oui il y a clairement de la marge. Le tout c'est de ne pas aller trop loin. Et personne ne sait vraiment ce que “aller trop loin” veut dire. Ça dépend des gens et des circonstances. Et donc en fonction du montant du revenu de base et de ce qu'il faudra prendre aux uns et aux autres de plus pour le financer, nous verrons si la carotte est toujours suffisamment sucrée ou non. Et d'ailleurs la manière de prendre l'argent joue aussi, c'est pas uniquement une question de montant. Mais tout ça on en parlera peut-être une prochaine fois.

J'aimerais surtout maintenant qu'on revienne un peu sur la diminution du besoin de travailler. Souvent j'entends les opposants s'en offusquer et les partisans s'en défendre. Les opposants trouve ce monde, où moins de gens travaillent et où ils travaillent en tout cas moins, horrifiant. Et les partisans nous disent que non c'est surtout un report de travail depuis la sphère marchande vers la sphère non marchande. Il y a bien sûr des exceptions hein, certains opposants trouvent un monde avec moins de travail très bien mais ne croient pas que ce monde puisse survivre. Et il y a des partisans qui acceptent qu'effectivement les gens travailleront moins.

Je ne vais pas refaire mon épisode numéro 20 sur le travail et je vous encourage à l'écouter pour mieux comprendre ce que je m'apprête à dire : le travail involontaire est un mal nécessaire. Et lorsqu'il n'est plus nécessaire il faut l'éliminer. Pouvoir travailler moins, c'est très bien. Pouvoir ne plus travailler du tout, c'est mieux. Attention, le travail volontaire c'est un hobby il ne faut pas confondre. Je n'ai rien contre les hobbies qui demandent des efforts. De même dans l'épisode 20 je parle de la perte supposée de sens, de lien social etc. Mais tout ça pour dire que le revenu de base, s'il permet de faire sensiblement la même chose avec moins de travail, c'est super.

Sauf que évidemment ce n'est peut-être pas le cas. Dit comme ça on dirait presque que transférer de la richesse équivaut à créer de la richesse. En soit un transfert n'est pas une création. Néanmoins je pense que les arguments sont solides pour une action indirecte du revenu de base pour améliorer l'économie du point de vue du plus grand nombre. Le premier effet sera de reporter une partie de la consommation de luxe vers la consommation de masse, un transfert et pas une création.. mais qui bénéficie à plus de monde et qui au final accroît le bien-être de la population. Ne pas s'acheter sa 10 ème Ferrari est moins pénible pour une personne que de ne pas pouvoir se loger correctement pour dix. Dans un premier temps nous verrons sûrement une amélioration type utilitarienne où ceux qui ont le plus ne perdent pas grand chose et ceux qui ont le moins gagnent beaucoup. Et dans un deuxième temps je pense que nous verrions une pression supplémentaire pour l'automatisation du travail.

Et oui car l'automatisation qui fait peur, et qui rend le travail plus rare, peut être compensée en partie par le revenu de base. Les machines sont de moins en moins chères et de plus en plus capables, et donc de plus en plus compétitives par rapport aux humains qu'elles peuvent maintenant souvent complètement remplacer. Mais si le travail devient plus cher à cause du revenu de base, alors l'investissement dans les machines sera d'autant plus rapide.. créant finalement une sorte de cercle vertueux accélérant le processus déjà en cours et où, si la technologie le permet à terme, on n'embauche finalement presque plus d'humains et le revenu de base est maintenant un revenu d'aisance. Plus la production est automatisée plus on peut donner gratuitement aux gens de quoi la consommer. Il ne faut pas avoir peur des machines, il faut au contraire créer un environnement qui accélère leur adoption sans effets néfastes pour les gens.

Oui notre biologie nous pousse tous plus ou moins à économiser nos forces mais avant de partager le gâteau il faut bien faire l'effort de le faire. Le revenu de base nous en donne une part qu'on participe ou non, et c'est certain si nous pouvons consommer autant en travaillant moins nous le ferons. En enlevant le bâton, pour motiver le travail il faudra bien avoir une plus grosse carotte dans les cas où celle-ci était vraiment ridicule au départ. Mais activités marchandes ou non marchandes, le revenu de base nous permet de passer plus de temps à faire autre chose que produire.. à condition bien sûr que la production puisse suivre sans avoir trop besoin des hommes. Et ça tombe bien puisque nous entrons à grands pas dans l'ère de l'automatisation. Le revenu de base peut peut-être accélérer cette transformation de l'économie ou en tout cas la rendre souhaitable pour tous.. mais il faudra être prudent étant donné l'incertitude non négligeable sur le réglage optimal. Il ne faudrait pas enrayer la machine. Une société d'oisifs non, mais nous aurons peut-être précipité une société d'actifs sans travail involontaire. Et ne plus avoir de travail involontaire, être moins contraint et donc être plus libres, n'est-ce pas finalement un peu l'un des grands objectifs de la civilisation ?

Merci d'avoir écouté cet épisode. Le revenu de base est un sujet très compliqué et qui touche aux fondements mêmes de la plus grande et la plus complexe des inventions humaines : l'économie. C'est bien pour ça que personne n'est d'accord. Je ne vais pas pouvoir sortir d'autres épisodes avant la fin des fêtes et donc je vous souhaites un joyeux Noël et une bonne année. A l'année prochaine.

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