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Sauver l'humanité.. sur Mars ??

Les projets de colonisation de la planète rouge vont bon train, motivés entre-autres par un désir d'assurer l'espèce humaine contre les risques existentiels. Est-ce une bonne raison ?

Salut, ici Nicolas. La dernière fois nous avons parlé d'un concept un peu inquiétant, celui du grand filtre. Une étape que très peu d'espèces arrivent à passer et qui explique peut-être, bien qu'il y ait d'autres explications possibles, l'absence d'autres civilisations visibles dans la voie lactée. On ne les voit pas, c'est peut-être qu'ils sont tous morts. Pas très rassurant pour nous, car ce filtre hypothétique qui détruit presque toutes les civilisations, est peut-être.. devant nous. Aujourd'hui nous allons donc songer un peu à nous, l'humanité. Et plus précisément à ce qui peut mettre fin à notre aventure et à ce que nous pourrions, mais aussi à ce que nous devrions faire, ou non, pour nous en prémunir. C'est donc à la fois de science mais aussi d'éthique que nous allons parler.

Ici on va étudier plus précisément le cas de Mars puisque c'est sur cette planète que se portent tous les regards. La Lune ou Vénus c'est peut-être bien aussi mais visiblement ça fait moins rêver, ou en tout cas on en parle nettement moins. Ceci-dit il se peut que l'humanité puisse aller plus facilement sur la Lune.. non en fait c'est pas “il se peut”, c'est même certain. Mais allons sur Mars, c'est plus loin de la terre et puisqu'on parle de cataclysmes et de survie de l'humanité, être loin paraît tout de suite moins idiot. Alors petit rappel, nous n'allons pas parler de toutes les autres raisons potentielles d'aller sur Mars. Y trouver des bactéries endémiques ou vérifier qu'on peut bien y jardiner c'est passionnant mais ce n'est pas le sujet. Nous on va s'intéresser à Mars comme roue de secours. Comme plan B pour l'humanité s'il nous arrivait un gros pépin, ici sur terre.

D'ailleurs notre pépin n'a vraiment d'intérêt que s'il arrive relativement vite. Dans le siècle à venir. Oui dans deux-cents ans l'humanité aura bien changée et ce dont nous allons parler là maintenant n'est réellement pertinent que pour nous les terriens du 21ème siècle. Et bien sûr les projets de colonisation de Mars sont déjà en cours d'étude pour une implémentation dans la première moitié du siècle. Grosso modo entre 2030 et 2050. On peut estimer que si SpaceX, la NASA ou Mars One réussissent leur coup, nous aurons sur le caillou rouge une petite pochette d'humanité très bientôt.

La première question à se poser c'est celle des menaces qui pourraient nous pousser à mettre quelques oeufs dans un autre panier. Les menaces c'est pas ce qui manque me direz-vous et c'est tellement vrai que je ne vais pas essayer de toutes les lister ici. En revanche elles tombent dans quelques catégories qui elles peuvent l'être. La menace pourrait poser un problème temporaire.. quelque-chose qui nous renvoie à l'âge de pierre par exemple. Pas à prendre à la légère mais il suffirait de quelques milliers d'années, probablement moins cette-fois-ci, et nous pourrions revenir à la case départ. Une menace plus intéressante pour notre épisode aurait des conséquences permanentes, l'éradication totale de l'espèce humaine.

Ces menaces là sont plus rares. Les supervolcans non, la guerre nucléaire non, la guerre mondiale conventionnelle non-plus, tout ça l'espèce peut y survivre tant bien que mal.. mais un bon gros virus des labos.. peut-être. Et c'est vrai qu'on est pas loin d'avoir tous un labo dans notre garage. Avec CRISPR et compagnie l'ingénierie génétique et le savoir qui permet de s'en servir commence à se démocratiser, sûrement sans qu'on puisse contrôler tout ça bien longtemps. Et nous avons malheureusement toute une tripoté de fous furieux ou d'idiots qui pourraient y trouver leur aubaine. C'est pas ce qui manque.

Ou peut-être une révolte des machines, si effectivement l'intelligence artificielle décide d'exterminer l'humanité dans les prochaines décennies. On voit régulièrement de grands penseurs nous mettre en garde à ce sujet, dont Elon Musk, le grand manitou de SpaceX qui justement veut nous envoyer sur Mars pour éviter, entre autre ça. C'est dommage, du coup il faudra envoyer les colons sans robots et sans Siri. Ce scénario est d'ailleurs passionnant et mérite son propre épisode.. l'analyse de la révolte des machines attendra, pour le moment contentons-nous de la mentionner.

Et puisque nous parlons de choses réjouissantes nous en avons aussi tout un tas qui viennent de l'espace, justement là où on veut aller paradoxalement. Alors pas les extraterrestres, nous avons vu dans l'épisode 22 qu'il n'y a pas de raison de les craindre ou que nous ne pourrions rien y faire. Mais les astéroïdes.. pourquoi pas. Après tout même si nous savons plus ou moins comment les dévier, avec un tracteur gravitationnel par exemple (non non c'est pas une blague - c'est même “facile”), encore faut-il les voir bien à l'avance, ce qui n'est pas encore toujours le cas. Mais il y a nettement pire, comme les supernovas, les trous noirs vagabonds, ce genre de trucs sympas.

Mais mon favoris pour l'instant reste quand-même le Vacuum Decay. Là on fait vraiment dans le lourd. Derrière ce nom barbare se cache l'hypothèse la plus dingue et la plus terrifiante qui soit, ou presque. C'est l'idée qu'il puisse y avoir une ou des bulles de presque néant. Alors le presque néant c'est dans le sens que les lois de la physique n'y existent pas telles que nous les connaissons et la matière non-plus. Cette zone n'appartient pas vraiment à l'univers connu, elle le bouffe. Plus drôle encore ces bulles le dévorent à la vitesse de la lumière et il est impossible de les voir venir. Nous sommes peut-être tous morts dans 10 minutes, impossible à dire. La bonne nouvelle bien-sûr c'est qu'on ne sentira rien. La mauvaise c'est que même s'il semble que ces bulles n'arrivent pas naturellement ou alors sont extrêmement peu fréquentes, nous serons peut-être un jour capable de les créer nous-mêmes. Bon enfin cette petite parenthèse était plus pour le fun qu'autre chose, c'est très spéculatif et basé sur nos théories physiques incomplètes.

Alors devrions-nous avoir un backup sur Mars ? Si on passe en revu nos scénarios catastrophes on distingue deux grandes catégories. Ceux qui détruisent la terre uniquement, et ceux qui détruisent le système solaire. C'est à dire la Terre, et Mars. Et là évidemment avoir une colonie sur Mars c'est un peu comme avoir trois poils dans le dos. Pourquoi pas mais bof. Il nous suffit donc de nous intéresser à la probabilité des scénarios catastrophes affectant la Terre uniquement. Dans la série qu'on a évoquée jusqu'à présent, qui est je pense représentative même si elle n'est pas forcément exhaustive, il nous reste à peine la menace virale et les astéroïdes. Le reste c'est la Terre et Mars qui y passent. Et même ici j'ai été large car en pratique je ne suis pas certain qu'un virus puisse être créé qui soit suffisamment efficace pour tuer tous les humains partout où ils sont sans que quelques-uns au moins puissent réagir. Mais admettons.

Donc un virus peut-être. Je ne suis pas compétent pour estimer la probabilité ici et on va faire comme-si c'était probable. Par contre les intelligences artificielles qui se rebellent ou nous éliminent par accident ça c'est un risque planétaire oui, mais pas uniquement. Les IAs iront vite nous mettre une branlé sur Mars aussi, même si on ne les y emmène pas, donc ce scénario n'est pas intéressant pour nous ici. La question qui se pose à nous est de savoir s'il vaut le coup d'aller sur Mars pour sauver un bout d'humanité de la menace virologique ou astéroïdale du futur proche.

Il est tentant de répondre que oui, que les efforts consentis ne peuvent être trop gros pour sauver la race humaine. Ici il est intéressant de remarquer que nous parlons de deux choses. Il s'agit en réalité d'une analyse classique de coûts et bénéfices. D'un côté des efforts et une probabilité de réussite, et de l'autre une valeur qu'on souhaite obtenir. Et bien parlons des deux et commençons par les efforts.

Survivre c'est dur. Survivre sur Mars, sans aide, oui la Terre est kaput ne l'oublions pas, ça relève de l'exploit. Un exploit quotidien, pendant des décennies sinon plus. N'oublions pas que Mars c'est trop peu de gravité, trop de radiation, pas assez de pression, une température pas franchement tropicale et un ensoleillement qui ne requiert pas de crème solaire. Le seul truc intéressant c'est un sol pas terrible avec probablement de l'eau dedans. Mais même là il ne suffit pas de sortir le motoculteur spatial ou de creuser un puit. Manger ou boire sur Mars, c'est méchamment high tech. D'ailleurs respirer tout court c'est high tech.

Et c'est là qu'on commence peut-être à réaliser l'énormité de la tâche. N'oublions pas qu'ici nous parlons d'un scénario où les pauvres terriens sont raides dès les années 2050 environ. Donc au mieux une vingtaine d'années après l'arrivée des premiers colons. Soyons super généreux, on peut estimer une population martienne de quelques milliers d'habitants permanents. Et je vois large, très large. Pour avoir un backup digne de ce nom, il faut une population suffisante pour compenser les morts naturelles, les pertes dues aux accidents, aux maladies et.. aux suicides. Et oui, porter le flambeau d'une espèce en voie de disparition dans un habitat surpeuplé en forme de boîte de conserve, ça risque de pas être drôle tous les jours. Il nous faut donc pas mal de spécialistes en tous genres pour recréer une civilisation 2.0.

Sans aide terrestre, il faut impérativement pouvoir tout reconstruire, tout réparer, tout faire pousser et bien soigner. Il faut donc de quoi miner, fondre, assembler, faire de l'électronique, de la médecine etc. Pour prendre un exemple fameux, rien que pour faire un simple crayon sur Terre, dur dur sans une armée de spécialistes à disposition. Il faut le bois et le graphite. Il faut faire pousser ou trouver des arbres spécifiques, les couper, les fraiser, les teindre, miner et raffiner du graphite et enfin fabriquer de la colle.. et tout ça dans sa version simple plus qu’un peu primitive.. moche, fragile et sans gomme au bout. Imaginez maintenant ce qu'il faut faire pour fabriquer des ordinateurs, des lampes de croissances pour les plantes, des systèmes d'électrolyse, des batteries, des médicaments etc etc.. sur Mars. Ouais, c'est pas gagné.

Mais on pourrait imaginer que la technologie dans 20 ou 30 ans ait avancé suffisamment pour inclure des imprimantes 3D ou autres micro-usines universelles capables de prendre en entrée des matériaux brutes et d'en sortir un peu n'importe quoi, y compris des copies d'elles-mêmes. Il y à déjà tout un tas de projets primitifs en ce sens donc pourquoi pas. Mais envisager la colonisation spatiale dans le but de sauvegarder l'espèce humaine, sans ça, c'est un peu miser sur un cheval dont on voit déjà la patte gangrenée. Soignons la patte, on verra pour la course après.

Donc oui c'est pas facile, les obstacles sont immenses et les efforts colossaux. Mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras. Si le jeu en vaut la chandelle, s'il s'agit de sauver l'humanité, peut-être que nous devrions mettre le paquet sur un programme martien ambitieux qui permette de résoudre les problèmes du comment y aller et du comment y survivre. En 20 ou 30 ans d'efforts planétaires, nous pourrions peut-être y parvenir. OK, mais jusqu'à présent nous avons pris un peu pour acquis que la valeur de l'humanité est énormissime, ou au moins suffisamment grande pour compenser tous ces efforts. Seulement, est-ce bien le cas ? Quelle valeur à l'humanité exactement ?

Et bien la question est peut-être trompeuse. De quoi parlons-nous en fait ? De l'humanité en tant que groupe énorme représentant tous les êtres humains vivants ? De ceux à venir aussi ? De l'humanité en tant que concept ? La race humaine. On va voir que c'est pas la même chose et que suivant la réponse, la valeur change dramatiquement.

On peut assez facilement s'accorder sur le fait que les êtres humains ont de la valeur les uns pour les autres. On ne va pas rentrer dans les détails de la subjectivité du concept de “valeur” aujourd'hui, on va faire comme-si c'était acquis. Et si un être humain à de la valeur alors à fortiori un groupe d'êtres humains aussi. Et qu'est l'espèce humaine sinon le plus grand groupe d'êtres humains qui soit ? Et donc l'humanité en tant que vous moi nous tous, oui on peut dire qu'aller sur Mars pour la sauver ça vaut indéniablement le coup. Sauf que non, puisque ce n'est pas vous moi nous tous qui allons survivre sur Mars si la Terre y passe. C'est lui, elle, ceux-là. Une poignée de gens, inconnus de l'écrasante majorité de ceux qui vont périr bien sagement ici.

Ce n'est pas l'humanité en tant que groupe qu'on se propose de sauver mais bien l'humanité en tant que concept. La preuve c'est qu'on se moque un peu de qui part du moment qu'ils ont la capacité à faire perdurer la civilisation là-bas si elle disparaissait ici. C'est ça la proposition qui est faite lorsqu'on parle de coloniser Mars pour assurer l'avenir de l'espèce. Et ce concept finalement c'est quoi ? Et bien ce n'est pas très bien défini en fait.

Est-ce la configuration génétique qu'on veut préserver ? Mais n'est-elle pas en évolution constante, et ce d'autant plus qu'on aura bientôt la maîtrise de ce code pour pouvoir le changer selon notre bon vouloir. Peut-on vraiment préserver tout ça ? Le voudra-t-on ? Même sans cataclysme ici ou sur Mars, il n'est pas du tout garanti que l'ADN de nos descendants dans 500 ans ait grand-chose en commun, sinon superficiellement, avec le nôtre. Est-ce l'idée d'une certaine culture humaine ? De valeurs humaines ? Ou d'une continuité historique où il n'y a pas vraiment de fracture nette, pas de ligne qu'on puisse tracer entre humain et après humain ? Mais dans ce cas là comment sommes nous devenus humains ? Il n'y a pas non-plus de ligne entre avant humain et humain ? Nous avons évolués très graduellement depuis les organismes unicellulaires jusqu'à aujourd'hui en passant par tout un tas de configurations génétiques, sociales et culturelles. Sommes-nous donc les survivants de cette espèce unicellulaire ? Non je pense qu'on aime bien tracer une ligne arbitraire et se sentir distincts et résolument autre-chose, résolument humains et pas amibes.. même si techniquement le lien est là, ininterrompu depuis des temps immémoriaux. Donc les humains ultra-modifiés du futur.. dans 500 ans ou dans 500,000 hein peu importe c'est une question de degré et pas de principe.. seront-ils vraiment humains ? Et avons-nous vraiment sauvé l'espèce humaine si nous faisons de notre mieux pour permettre à une espèce qui ne se sent pas du tout humaine, pas plus que nous amibes, de survivre ?

Il n'est donc pas vraiment certain que l'espèce humaine survive, même s'il n'arrive rien à la Terre, qu'on aille sur Mars ou pas. En général ce qu'on imagine en faisant nos plans de colonisation de Mars c'est des familles de grands singes un peu poilus mais pas trop, ayant à peu près les mêmes valeurs mais avec des jouets plus cools. Rien n'est moins sûr. D'ailleurs même si l'humanité restait humaine de sorte qu'on puisse la reconnaître, elle finira bien par y passer avec la mort programmée de l'univers. A priori, au moins ça, on n'y échappera pas. Et finalement éviter la disparition de l'espèce dans les siècles à venir ce n'est que repousser l'échéance. L'humanité va disparaître, sûrement volontairement par son évolution naturelle ou, plus probablement, artificielle, mais aussi et surtout inéluctablement avec le reste de toutes les autres espèces quand toute l'énergie accessible aura été siphonnée dans l'univers.

Mais de toute façon quelle est la valeur de cette humanité en tant qu’idée ? Quand on parle de valeur il faut toujours se demander “pour qui ? et par rapport à quoi ?”. Les diamants n'ont pas des masses de valeur pour le mec mort de soif dans le désert, il échangera sa sacoche de diamants contre un verre d'eau bien volontiers s'il n'a pas le choix. Et dans le cas de l'espèce humaine, cette valeur est assez floue. Clairement quand on nous pose la question presque tout le monde répond qu'avoir encore des homo-sapiens dans 10000 ans, c'est important. Mais concrètement que ferions-nous pour ça ? Contrasté à d'autres choses, comme regarder un épisode de game of thrones ou faire une partie de scrabble, comme ça y'en à pour tous les goûts, tout de suite c'est moins clair.

L'humanité pourrait y passer à tout instant nous l'avons vu. Et logiquement nous devrions, enfin pour ceux qui estiment ça comme très important dans leur réponse, mettre le paquet pour aller sur Mars entre autre choses. Nous devrions passer notre temps libre au moins à faire avancer cet objectif ou d'autres objectifs liés à la survie, à faire de l'activisme, à éduquer les gens, à militer pour augmenter les budgets de la recherche spatiale, ou en tout cas à donner son temps et son argent pour cette noble cause. Mais non, on économise pour les vacances et on passe le weekend devant game of thrones, ou à faire du scrabble. Parce qu'en réalité, émotionnellement, pour l'écrasante majorité d'entre nous, on s'en fout un peu. On dit que c'est important mais on agit comme-si ça ne l'était pas.

Et vous allez me dire “ah mais c'est parce que les gens n'y pensent pas tout le temps, ou n'y croient pas vraiment”. C'est sûrement une partie de la réponse mais c'est révélateur. Les gens n'y pensent pas car ils n'ont pas peur pour la survie de “l'espèce humaine”. Ils ont peur, tout au plus, pour la survie d'une partie de l'espèce humaine. Des gens. Pas de la survie sur le long terme de l'idée d'homo-sapiens. Pour illustrer ça, même si la menace était imminente, si nous apprenions qu'un astéroïde allait heurter la terre par exemple, ce n'est toujours pas pour le concept “homo-sapiens” que les gens auraient peur, mais bien pour les humains en vie là maintenant. Ah oui nous serions paniqués et là effectivement les séances game of thrones seraient plus rare et on passerait plus de temps à suivre les progrès de la mission “last hope” (oui forcément en Anglais ça fait mieux). On a peur pour soi, pour les autres, mais pas pour l'espèce.

Le problème ici c'est qu'on à tendance à confondre les deux. L'espèce humaine en tant que tous les gens en vie, et l'espèce humaine en tant qu'idée vague de l'homo-sapiens et sa civilisation. C'est d'autant plus complexe que l'un n'existe pas sans l'autre. Sans humains pas d'humanité, sans humanité pas d'humains.

Mais imaginez un scénario dans lequel nous perdrions 10% de l'humanité. Nous sommes tous d'accord pour vite faire quelque chose pour éviter cette catastrophe. Et pourtant l'humanité en tant que concept n'est pas en danger. Ce ne sont que quelques humains qui le sont. N'est-ce pas finalement la perte d'êtres humains qui nous motive à agir et pas vraiment l'idée de préserver l'espèce. Imaginons la perte de 95% de l'humanité, même chose, l'espèce peut encore survivre et pourtant il s'agit d'une catastrophe monumentale pour tous. Sûrement commémorée par tous les survivants pendant des centaines de générations. On peut descendre encore plus bas encore, jusqu'à n'avoir peut-être plus qu'une famille et à chaque fois c'est la même chose, on pleure les gens décédés et on s'énerve sur les problèmes induits pour ceux encore en vie. N'en déplaise à Hollywood, ce n'est toujours pas l'idée que l'espèce humaine à maintenant moins de chance de survivre qui nous chagrine, mais la perte de nos amis et le fait que les choses vont êtres plus dures pour tous. Ce qui nous importe ce sont les vivants. On ne veut pas qu'ils meurent ou qu'ils survivent avec plus de difficultés qu'avant. L'espèce humaine, on s'en inquiète quand tout va bien et qu'il faut répondre aux questionnaires.

Je ne dis pas que personne n'y pense et que l'espèce humaine en tant que concept nous laisse indifférents. Il y a évidemment des gens passionnés qui pensent sincèrement qu'avoir une sorte de continuité ininterrompue de notre civilisation est important en tant que tel. Mais d'un ils sont très loin d'une majorité et de deux ils ne sont pas confrontés au problème. Ils se projettent de manière biaisée dans un avenir émotionnel qui sera en réalité probablement bien différent de ce qu'ils imaginent là bien assis dans leur fauteuils, sans menace imminente. Imaginez que le programme de colonisation spatiale soit une réussite et qu'une colonie à peu près viable soit établie sur Mars, juste au moment ou on apprend l'arrivée sous peu d'un bon gros astéroïde des familles. L'espèce humaine n'est pas menacée puisqu'elle est sur Mars aussi. Nous ne perdrions que 99.99% de ses membres. Je ne suis pas certain que la joie soit au rendez-vous pour qui que ce soit. Le bonheur de savoir l'espèce sauvée n'est pas zéro biensûr mais il est infinitésimal comparé à la souffrance de voir quasiment tout le monde y passer. Probablement presque aussi traumatisant pour les Martiens que pour les Terriens mais au moins nous ça ne durera pas longtemps.

Attention je ne suis pas en train de dire que sauver quelques milliers d'entre-nous n'a pas d'intérêt. Non. Seulement qu'il faut toutes proportions garder. La tragédie est immense et la consolation bien maigre. Sauver quelques milliers c'est bien mais quand on perd presque 100% des soldats la victoire est un peu pyrrhique quand-même. Pas de quoi faire un triomphe de retour à Rome. Et pour presque tous ceux sur le point de mourir et qui ne connaissent personne sur Mars.. c'est d'autant plus désespérant.

Finalement avoir une colonie de rescapés sur Mars est relativement sans grand intérêt pour presque tout le monde et superficiellement intéressant pour une poignée, ici, et bien sûr globalement positif pour quelques milliers de pionniers qui vont en souffrir pas mal aussi, là-bas. C'est pas terrible et probablement pas de quoi justifier beaucoup d'efforts de la part de nous autres terriens.

Mais mais mais me direz-vous, Nicolas tu te trompes dans tes calculs puisqu'il ne faut pas uniquement compter les colons rescapés mais aussi leur descendants. L'humanité c'est les générations actuelles et futures. C'est elles aussi qu'on sauve du néant. Alors oui mais surtout non. Oui parce que sans colons pas de bébés Martiens là on est d'accord.. mais surtout non parce que personne n'y croit. Je suis à peu près sûr que personne ici ne se sent coupable de ne pas avoir eu plus d'enfants. Pourtant c'est pareil. Si les hypothétiques enfants à venir comptent eux aussi, il ne faudrait pas tarder à vous y mettre puisqu'en le les faisant pas vous faites du tort à ces enfants et même à l'humanité. A priori nous sommes ici sur un argument quantitatif où on nous dit que sauver 1000 colons n'est peut-être pas intéressant, mais en sauver des milliards.. pourquoi pas si on se projette dans un avenir lointain où les colons et leurs descendants auraient étés sélectionnés en partie pour leur libido hors-norme.. là c'est intéressant. Et donc si l'humanité vaut plus à quelques milliards qu'à un millier, c'est soit qu'ajouter des humains à une valeur positive soit que ne pas en ajouter à une valeur négative. Dans les deux cas il faut en ajouter, mesdames messieurs, sortez les bougies et préparez le pinard, ce soir il serait bien de s'y mettre.

Évidemment il peut y avoir beaucoup d'autres raisons de ne pas faire d'enfants. Peut-être par peur de surpopulation qui diminuerait notre qualité de vie ou parce qu'on à pas le temps, pas l'envie ou pour tout un tas d'autres raisons. Mais c'est justement là où je voulais en venir. Le fait qu'avoir un enfant est un plus pour l'humanité ou que ne pas l'avoir c'est lui causer un tort.. tout le monde s'en tape. Et avec raison. On ne peut par définition pas causer de tort à ce qui n'est pas. J'en parlerais plus en détail dans un épisode sur la parentalité. Et donc non, les êtres humains à venir n'entrent pas en considération ici, si on ne va pas sur Mars ils n'y naîtront jamais.. mais ne le regretteront pas non-plus. Ce sont nous, les vivants, qui sommes frustrés ou satisfaits, heureux ou malheureux.

Et donc un plan qui proposerait à tous de faire de gros efforts pour que quelques-uns puissent se morfrondre sur Mars quand tous les autres seront cannés, ça semble peut-être enthousiasmant à première vue mais en réalité.. pas vraiment. Même de petits efforts, étant donné le peu d'intérêt que nous avons à continuer l'aventure sans personne ou presque.. ce n'est pas génial. En revanche mettre le paquet pour sauver le plus de gens possible, du vieillissement biologique ou même de la misère, c'est autre chose. Car au final ce qui compte pour vous, pour chacun d'entre-nous, ce n'est pas vraiment l'idée d'une espèce humaine encore présente dans 500 ans, mais c'est de voir nos proches heureux. De s'assurer du bonheur de nos familles, nos amis, nos collègues, nos voisins, des gens en général.. de vous. Mais pas pour sauver un concept dont tout le monde se moque en pratique et qui à souvent moins de valeur que nos animaux de compagnie. Sauver les êtres humains oui, sauver le concept de l'humanité non. N'allons pas sur Mars pour ça. Allons-y pour apprendre, pour inspirer, pour satisfaire notre brûlant désir d'exploration et de savoir. Peut-être même pour sauver quelques personnes le moment venu, faisons le pour elles, mais pas pour l'espèce humaine.

Et d'ailleurs sans êtres humains, l'espèce humaine ne serait pleurée par personne. Un problème résolu.. par son apparition.

Merci d'avoir écouté cet épisode, c'est vous qui comptez, pas votre espèce. @ bientôt.

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