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Les leçons sociétales des jeux olympiques de Rio

Loin des problèmes presque habituels qui les entachent, les jeux nous offrent un double enseignement nettement plus important. Une double leçon sur ce qui fait de plus en plus défaut dans nos sociétés qui ignorent parfois à leur péril la nature humaine.

Bonjour à tous ici Nicolas, et que vous soyez fans de sport ou pas n'est pas bien important puisqu'aujourd'hui nous allons certe parler des JO mais surtout de ce qu'ils permettent de comprendre de la société, et par extension de nous-mêmes. Ici je ne prend Rio comme exemple que parce qu'il est assez salient dans notre mémoire, c'est maintenant que ça se passe, mais au final cette incarnation des jeux olympiques n'est pas particulièrement différente des autres dans les grandes lignes. Ce que nous en apprenons ici nous aurions pu l'apprendre aussi bien de Sochi ou de Londres.

La première leçon à mon sens c'est que le monde à besoin de héros. Ou plutôt que les gens, nous tous, nous avons un besoin bien légitime de héros. Nous avons besoin de voir nos valeurs incarnées par ceux qui sont plus à même que nous d'en projeter une image convaincante. Nous avons besoin de croire que ces valeurs ne sont pas utopiques, qu'elle sont atteignables, et donc que nos efforts ne sont pas vains. Nos héros nous inspirent, ils nous émeuvent car ils nous font vivre par procuration cette victoire sur nous-mêmes, nous font entrapercevoir la ligne d'arrivé que nous pensions, sûrement avec raison, ne jamais atteindre.

C'est une course, un combat, tant au propre comme au figuré, parfois en équipe et parfois seul.. mais dont l'objectif n'est finalement pas tant de mettre un ballon dans un filet, ou de sauter plus loin ou de courir plus vite.. non l'objectif est de résister à la tentation. Intégrité et persévérance. Résister à la tentation de baisser les bras face à une défaite annoncée, face à une tâche herculéenne qui paraît insurmontable, à celle de laisser la souffrance prendre le pas sur notre volonté, ou de ne pas saisir cette opportunité qui ferait de nos des tricheurs.

Toutes ces choses auxquelles nous sommes tous confrontés régulièrement. Les jeux olympiques c'est une procession de héros qui nous montrent le chemin, qui nous confirment qu'il est possible de résister. Possible de se discipliner pour.. manger moins gras, fumer moins, faire plus d'exercice, lancer son entreprise, quitter un travail qu'on croit malsain, monter sur scène, s'excuser pour nos torts, pardonner ceux qui ont des remords, punir ceux qui n'en ont pas, ne pas piquer dans la caisse, ne pas trahir celle qu'on aime pour un coup de trique, être fidèle à ses opinions, concéder la victoire lors d'un débat.. la liste est bien trop longue, et j'ai plus de souffle.

Pour atteindre nos objectifs dans un monde où les efforts doivent êtres permanents, un peu de motivation ça fait pas de mal. Malheureusement notre monde est quand-même plutôt à cours de héros.

Les films par exemple ont maintenant tendance à les humaniser, à mettre leurs fautes de caractère au premier plan. Ils sont maladroits, ils boivent, ils sont motivés par de mauvaises raisons, ils peuvent même parfois être feignants, idiots ou cruels. Nous pouvons plus facilement nous y identifier mais leur transformation en véritable héro lors des dernières minutes ne paraît pas plausible. Elle paraît trop factice pour susciter l'admiration après une bonne heure passée en mode pitié ou dégoût.

Soit ça, soit nous avons des super-héros plus proches des dieux que des humains, et qui ne peuvent nous inspirer puisque le fossé est trop grand. Sans pouvoirs télékinésiques pourrons-nous trouver la force d'empêcher une agression dans le métro ? Pas si sûr. Sans voir l'avenir, pourrons-nous faire toujours le bon choix ? Pas certain non-plus.

Les héros d'aujourd'hui font rarement dans le juste milieu.. ils sont rarement à la fois suffisamment vertueux pour susciter l'admiration et suffisamment vulnérables pour susciter l'empathie. Les histoires contemporaines sont souvent très satisfaisantes sur un plan émotionnel ou même intellectuel. Le spectacle est grandiose, le message parfois très pertinent ou provocateur. Je ne suis pas en train de mépriser le cinéma contemporain. Mais nous y trouvons assez peu de vrai héros plausibles pour nous motiver, pour nous donner la force et la confiance qui parfois nous manquent.

Bien sûr les athlètes ne sont pas parfaits. Ils remplissent ce rôle avec difficulté et il faut espérer que la presse ne fouille pas trop. Ils s'énervent, ils se dopent, ils racontent des banalités aux interviews etc. Mais justement, c'est en réalité notre réaction qui est intéressante plus que les comportements, trop communs, des athlètes. Lorsqu'ils s'énervent nous leur reprochons sèchement, les critiques fusent dans les journaux. Ce manque de contrôle de soi n'est pas très héroïque. Le dopage ? La tricherie est une caractéristique tellement anti-héroïque que c'est presque à coup sûr une fin de carrière ou au minimum des années de travail acharné pour remonter dans notre estime. C'est parce qu'on veut des héros qu'on ne leur pardonne pas ce qu'on comprendrait de quelqu'un d'autre.

Le point le plus perplexant reste peut-être celui des banalités pendant les interviews. A quelques rares exceptions près, et qu'il s'agisse d'une victoire ou d'une défaite, les commentaires sont particulièrement inutiles. Ils n'apportent souvent rien qui n'ai déjà été dit ou vu, ils sont souvent assez peu éloquents, sans véritable message. Mais nous leur pardonnons, nous ne le relevons même pas. Car en réalité nous avons tellement besoin de croire en nos héros que nous préférons nous cacher leurs fautes lorsqu'elles sont minimes, lorsqu'elles n'entachent pas vraiment l'acte héroïque en lui-même, nous les balayons sous le tapis instinctivement. Alors pourquoi ne pas éviter ces interviews médiocres ? Et bien parceque, d'un certaines sont intéressantes, même si c'est pas souvent, mais aussi parceque justement la demande pour nos héros est forte. Nous voulons nous les approprier un peu, nous en sentir proche, nous rappeler qu'ils sont un peu nous.. une meilleure version de nous.

Dans le monde réel les héros parfaits n'existent bien sûr pas. Mais il ne faut pas commettre l'erreur de vouloir les effacer de notre psyché non-plus. Les actes à tendance héroïques existent eux bel et bien, commis par presque tous, mais jamais tout le temps par quiconque. Certains d'entre nous en commettent plus que les autres. Certains presque jamais. Mettre tout le monde sur un plan d'égalité ici est aussi naïf que de croire en superman. Mais les mésaventures de Thorgal, les affaires de Sherlock Holmes, le combat quotidien d'Ethan Hawke dans Bienvenue à Gattacca.. et aussi, bien souvent, le tour de force des athlètes aux jeux olympiques.. nous tirent vers le haut, nous pousse au cul pour devenir meilleurs. Temporairement c'est sûr mais c'est du temporaire qui mit bout à bout, dure un peu quand même. Inspiré sur le moment, nous sautons le pas d'envoyer un CV qui va changer notre vie. Inspiré de nouveau quelques jours plus tard, de s'excuser auprès du voisin ou d'inviter la voisine.

Nous avons en réalité beaucoup à perdre à tuer nos héros. Personnellement bien sûr mais aussi en tant que société. Qu'est la société sinon une palanquée d'humains, somme toute assez feignants par nature. Certain sont des monstres à temps partiel et d'autres des héros à temps partiel. Il nous faut vilipender les premiers, entretenir la peur de devenir comme eux, et célébrer les seconds, permettre d’aspirer à les rejoindre. C'est ainsi que la grande majorité silencieuse s'améliore, doucement, petit à petit, pour créer une société plus agréable, plus juste, plus harmonieuse.

D'ailleurs en parlant d'harmonie, un autre aspect intéressant des JO c'est évidemment le côté tribal. Un peu plus de 200 pays ont envoyé des athlètes à Rio. D'un seul athlète pour Tuvalu à plus de 500 pour les États-Unis. Des drapeaux à gogo, presque plus de mentions sur la nationalité que sur le nom des athlètes etc. Même les réfugiés ne concourent pas individuellement mais bien en “équipe réfugiés”. C'est dire l'importance placée sur l'appartenance à un groupe. Il s'agit là principalement de pays mais peu importe en réalité. L'important, pour les athlètes comme pour les spectateurs, c'est de faire parti d'un ensemble plus grand, plus fort, plus noble, plus endurant que nous même.

Un ensemble qui était là avant nous, et qui sera là après aussi. Un ensemble dans lequel nous sommes acceptés, duquel nous sommes membres, qui recrée tant bien que mal, en ayant surtout du mal d'ailleurs nous le verrons.. l'environnement chaleureux et sécurisé des tribus d'antan. Et oui c'est bien de ça qu'il s'agit ici, de notre propension à former des relations sociales avec ceux qui nous ressemblent. Malheureusement la tribu nationale n'est pas très apte à remplir ce rôle alors nous formons de nombreuses sous tribus plus ou moins convaincantes.. nous explorerons tout ça plus tard.. mais en ce moment, encourager les Français paraît très naturel à ceux qui ont une carte d'identité tricolore. Ceux qui font vaguement parti de la tribu française. Et les Belges d'encourager les Belges, les Canadiens les Canadiens, les Suisses les Suisses, les Luxembourgeois les Luxembourgeois, les Monégasques les Monégasques.. etc.

Nous n'avons pas nécessairement d'animosité envers les autres mais pour une raison, plus en forme d'émotion ou de réflexe qu'autre chose, nous souhaitons le bonheur des uns et le malheur des autres. Mais nos encouragements sont-ils vraiment irrationnels ? C'est vrai nous n'y réfléchissons pas vraiment. Nos cris de désespoir et nos sauts de bonheur ne sont pas franchement le fruit de longues réflexions philosophiques, de recherches méticuleuses sur le parcour, sur le caractère et les opinions des athlètes. Nous avons peut-être même finalement assez peu en commun bien souvent.

Mais voilà, selon toute probabilité le Français moyen à plus en commun avec l'athlète Français moyen qu'avec l'athlète autre chose moyen. Déjà la langue, et sinon la langue, les expressions et mots pas trop utilisés ailleurs. Les références culturelles.. plus facile de se marrer en parlant d'un sketch, en lâchant une blague, d'un comédien pas trop connu à l'étranger, si l'interlocuteur connaît aussi. Les opinions politiques ? Plus compliqué mais normalement même là, et malgré la grande hétérogénéité d'opinions qui existent à l'intérieur d'un même pays, il y à quand-même plus de points communs entre Français moyens démocrates d'un côté et Saoudiens moyens royalistes de l'autre. Il y à des royalistes en France et des démocrates en Arabie-Saoudite bien sûr, mais ce ne sont pas les tendances générales respectives. Plus facile de trouver des socialistes en France et des libéraux aux US. Plus facile de trouver des athés en Suède et des religieux en Irlande. Et je vous laisse imaginer les combinaisons.

A moins d'être très atypique, ce qui n'est par définition pas le cas de la plupart des gens, il est plus probable de s'entendre avec ceux d'une même nationalité. Ce qui encore une fois ne signifie pas que les Français ne s'entendent qu'avec les Français ou les Togolais qu’avec les Togolais. Le Français moyen n'existe pas plus que le Togolais moyen, nous parlons de statistiques et de tendances ici. Et de ce point de vue là, la raison nous pousse à miser sur nos compatriotes, à plus forte raison que nous nous sentons intégrés dans la société qui nous entoure, et dont les athlètes sont eux-aussi issus.

De ce point de vue le patriotisme sportif pourrait-être légitime. On s'encourage en réalité soit-même à travers les autres. On encourage nos propres valeurs.. qui sont aussi nationales, notre vision du monde. Encourager d'autres valeurs n'aurait pas de sens. Le démocrate ne va pas encourager l'autocratie et vice versa. Ce n'est pas idiot, même si pour presque tous ce n'est pas un choix conscient et réfléchi, plus un phénomène de groupe ou tout le monde copie son voisin. C'est vrai qu'on à tendance simplement à suivre notre instinct qui nous dit souvent de faire comme les gens autours. Mais dans ce cas précis il y a derrière une logique pas idiote. Par chance, ou plutôt par évolution, puisque nous avons l'instinct tribal pour une raison.. acquis au fil des générations. On survit mieux en coopérant et on coopère mieux quand on est d'accord sur l'essentiel.

Ça n'empêche personne d'admirer aussi l'exploit sportif. Mais lorsque l'on se réjouit de voir une certaine nationalité sur le podium, c'est le besoin tribal qui domine, la fierté patriotique qui canalise temporairement et très imparfaitement ce besoin.

Alors petite parenthèse rapide, je ne défend en réalité pas le patriotisme ici, car nous verrons dans un autre épisode que la nation n'est pas une tribu convenable, et statistiquement, en réalité, nous avons en fait trop peu de chances de tomber sur quelqu'un avec qui nous nous entendons assez bien pour former une tribu au sens primitif du terme. C'est un autre débat mais même si j'essaye de sauver un peu le patriotisme sportif ici, en réalité il n'est pas complètement justifié. Cependant il illustre bien ce manque qui existe, et qu'il ne comble qu'un peu.. un tout petit peu.

Car au final nous cherchons à reconstituer nos tribus, et l'état nation n'est peut-être qu'un substitut un peu naze mais c'est le seul que nous avons aux jeux olympiques et nous nous y attachons tous vivement. Entre ça et pas de tribu du tout, on prend ça. Et lors des compétitions régionales on saute sur l'opportunité d'encourager ceux de chez nous ou d'ailleurs avec qui on s'identifie. Finalement l'important c'est d'avoir une tribu. Sans rien de bien convaincant on est assez peu regardants.

Les tribus les plus convaincantes sont les tribus explicitement idéologiques et culturelles.. c'est pour celles-ci qu'on économise le moins nos efforts. Mais de nos jours les choix sont pauvres et limités alors on se défoule avec un enthousiasme très temporaire sur les jeux olympiques et on essaye de s'imaginer Français moyen, Suisse moyen, Belge moyen, même si en réalité on ne l'est pas tant que ça. L'alternative serait de ne plus avoir de tribu, et c'est encore pire que de faire parti d'une tribu pas terrible.

Les jeux olympiques ne se résument bien sûr pas à deux leçons de société, mais ces enseignements sont néanmoins importants et nettement plus pérennes que de savoir qui triche le plus cette saison ou qui à la meilleure fédération sportive X ou Y. Je préfère en retirer entre autre que les humains ont besoin de héros, même s'ils ne sont pas parfaits, et que notre société devrait prendre garde de ne pas démoniser l'exceptionnalisme ailleurs, de ne pas éradiquer nos inspirations du champ culturel.. au risque de stagner individuellement et collectivement. Mais aussi que le tribalisme est bel et bien une importante caractéristique de la psyché humaine, qui s'exprime dès que possible dans tous les contextes, y compris et surtout sportifs, et qu'aucun rejet en bloc par les intellectuels ne saurait éteindre. Au mieux ce besoin restera frustré, jamais satisfait, et au pire il le sera en désespoir de cause par des idéologies radicales. C'est d'ailleurs les deux tendances que nous observons de nos jours. La solution est quelque-part au milieu, et nous en parlerons dans un futur épisode.

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