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Un brexit pour éviter Charybde et Scylla

Le brexit est important car il nous concerne en fait tous. Nous allons analyser ses deux principales motivations, universelles car liées à la psychologie humaine plus qu'à une petite île. La double perte, d’identité et de contrôle, ainsi que les implications éthiques.

Bonjour à tous, Européens, pas Européens et bientôt peut-être plus Européens. Oui le sujet d'aujourd'hui c'est le fameux brexit. La potentielle sortie du Royaume Uni de l'Union Européenne.

Bien sûr dans ce podcast ce qui nous intéresse principalement ce n'est pas la politique en tant que tactique mais la politique en tant qu'outil philosophique. Je ne vais donc pas parler des politiques et de leurs opinion, on ne va pas s'intéresser à ce que pense telle ou telle personne connue.

On ne va même pas vraiment s'intéresser aux prévisions économiques. Pas parce qu’elles ne sont pas importantes.. elles le sont évidemment puisque l'économie est garante en partie de nôtre qualité de vie.. mais surtout parcequ'il n'y à aucun consensus sur le sujet et que je n'ai pas grand chose à apporter, ni même à rapporter, ici. Visiblement les conséquences seront soit neutres ou en tout cas pas franchement positives ou négatives, tant pour les Européens continentaux que pour les insulaires Britanniques.

Non ce qui va nous préoccuper dans cette discussion ce sont les deux vraies raisons qui motivent ce brexit. Qui poussent les uns et les autres à se battre férocement, sur le terrain des idées, pour sortir de ce groupement de destins politiques qu'est l'UE.

Tout d'abord je remarque qu'il ne s'agit pas vraiment d'un phénomène Anglais. Au contraire, on parle du Brexit avec presque autant de ferveur au Royaume-Uni qu'en République Tchèque, en Pologne ou au Danemark. Sans parler de toutes les tendances séparatistes latentes en France, en Grèce, en Catalogne, et pour sortir un peu de l'Europe.. au Québec. Belle province à plus d'un titre cela dit en passant.

Après des siècles de consolidations nationales puis supra-nationales, nous observons un renouveau des replis identitaires locaux. Ce qui est frappant à première vue c'est l'aspect géographique. C'est vrai tous ces mouvements séparatistes sont axés sur des zones géographiquement bien définies.

Mais se focaliser sur la géographie ce serait ne pas comprendre les vraies raisons, qui elles n'ont en réalité pas grand chose à voir avec les montagnes, les rivières et les plaines de nos belles contrées. Non il s'agit en réalité de deux raisons principales et pour lesquelles la géographie est une approximation grossière mais pratique.

La première raison c'est un rejet de plus en plus franc, de moins en moins déguisé, du multiculturalisme. La mobilité internationale des produits et services à depuis longtemps commencé à harmoniser les cultures sur certains points. Mais les différences restaient nombreuses, les consommateurs de chaque zone préférant importer et souvent modifier certaines choses et rejeter les autres. Cette mondialisation était donc plutôt une libération ou des consommateurs globalement homogènes choisissaient de consommer ensemble les mêmes choses dont certaines de l’étranger.

Puis vint la mobilité des personnes. Pendant des millénaires il fut nettement plus simple de migrer d'une région à une autre légalement, mais cette facilité était en fait largement compensée par d'autres grandes difficultés. Les déplacements étaient physiquement très difficiles, le manque d'information avant le départ ne donnait pas franchement envi de partir a l'aventure, et une fois arrivé il était rarement simple d'être accepté.. et encore moins simple de construire une vie prospère parmis les indigènes.

Et ce point est important. Car pendant la majeur partie de l'évolution humaine, les groupes étaient somme toute très homogènes à la fois ethniquement et culturellement. On voit assez facilement que les conditions étaient réunies pour favoriser une certaine préférence intra-groupe innée.

Il est important de noter ici que cette préférence ne joue pas nécessairement sur l'ethnie ou sur une caractéristique précise. En réalité ce qui est important c'est plutôt.. le familier et l'inconnu, le prévisible et l'imprévisible, la coopération et le conflit. Les signes extérieurs, comme une apparence physique ou une mode vestimentaire différentes, ne font que représenter des signaux imparfaits, mais faciles à repérer sans trop d'efforts.

Et donc à tort ou à raison, associer ces signes hasardeux ou arbitraires à toute une narrative sur l'individu devient automatique. On stéréotype. Et bien que ce soit parfois à tort c'est suffisamment souvent à raison pour que ces stéréotypes survivent. Il n'y à pas de fumée sans feu.

Si le stéréotypage ne nous enseigne rien de garanti sur un individu donné, il est néanmoins statistiquement fiable dans une certaine mesure. Tous les lions ne mordent pas, et ceux qui mordent ne le font pas tout le temps.. il y à même eu des cas de lions protégeant des humains.. mais je vous conseil quand-même de courir. Tous les stéréotypes ne sont bien sûr pas valides, même statistiquement. Les requins par exemple sont dans l'écrasante majorité des cas inoffensifs, mais nous en avons plus peur que des petites méduses qui piquent, pourtant plus souvent mortellement. Notre instinct n'est pas toujours fiable. Mais il l'est suffisamment souvent pour être utile, même de nos jours.

Par exemple il n'est pas invraisemblable de penser qu'un homme appartenant à la religion musulmane et venant d'un pays et d'une culture où son interprétation est stricte, soit probablement homophobe. Pas certain mais probable. Il n'est pas non-plus impensable d'imaginer cet homme se comporter et même voter selon ces principes. Même chose pour un juif ou un catholique orthodoxe bien sûr mais ceux-ci ne représentent en revanche pas pour le moment une minorité grandissante, et sont donc souvent ignorés lors des débats de société.

Voici donc la première véritable motivation du brexit. Les Européens, les Anglais aujourd'hui mais les autres demain, commencent à s'inquiéter de voir leur culture changer de manière trop rapide. Ils le ressentent majoritairement comme quelque chose de subit. Quelque chose d'imposé, à la fois par des classes sociales auxquelles ils ne s'identifient pas et par les nouveaux arrivants qu'ils n'ont jamais personnellement invité. Il y à évidemment dans cette peur une grande part de panique et d'exagération du phénomène. Mais réel ou pas, c'est une situation d'inconfort pour tous.

Et un sentiment perçu, à tort ou à raison, est perçu quand même. On ne dit pas aux suicidaires qu'ils n'ont pas vraiment envi de suicider. Non, la première chose à faire c'est bien sûr de comprendre la victime. A défaut c'est le saut du pont ou les veines ouvertes. Et rejeter comme illégitime et refuser de conforter tous ceux qui ont peur de perdre leur confort de vie, c'est s'exposer au brexit.

Nous avons un biais naturel contre le changement et particulièrement lorsque celui-ci est hors de notre contrôle. C'est pour l'électeur moyen clairement le cas aujourd'hui. La politique de dérision des donneurs de leçons qui traitent facilement de ”fasciste” ou ”raciste” ne fait qu'ajouter de l'huile sur le feux. Ne fait qu’antagoniser ceux avec qui on aurait probablement pu discuter.

N'oublions pas non-plus que l'immigration provient massivement de pays dont la langue est différente, les valeurs sont différentes. Où souvent la religion prédominante est non seulement différente mais aussi nettement plus ancrée dans les esprits. Et enfin et surtout.. les motivations de migration sont en écrasante majorité économiques, ou involontaires.

Ici nous ne parlons pas de gens qui viennent par amour des valeurs, de la culture ou des paysages du pays d'accueil. Non, nous parlons de personnes qui malheureusement, et pour des raisons tout à fait légitimes, sont venus tenter leur chance loin de là où la loterie de la naissance les avait envoyé.. pour une amélioration de leurs conditions de vie. Il est donc parfaitement raisonnable de penser qu'ils ne sont pas les plus à même de se fondre dans le paysage culturel et idéologique local. C'est une peur en partie instinctive mais néanmoins rationnelle. Tout comme il est parfaitement rationnel pour les migrants d'entreprendre leur voyage.

C'est en réalité la même motivation, bien humaine, qui anime les uns et les autres. Celle de vouloir améliorer ou préserver nos conditions de vie. Les uns en migrant et les autres en limitant le nombre accueilli. Les deux démarches, pourtant en opposition ici, sont parfaitement légitimes et très compréhensibles.

Les migrations massives de personnes destitués et de culture disparates ça n'a rien de nouveau. Ce fut bien sûr souvent le cas par le passé, aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre et même en France. Encore une fois je ne suis pas ici à juger de l'ampleur du phénomène, de la légitimité de la peur cette fois-ci. Les conditions sont peut-être suffisamment différentes. Peut-être pas. Je l'analyse pour comprendre ce qui pousse les gens à vouloir vivre derrière des murs, fussent-ils dessinés sur une carte. Le brexit c'est ça : marquer ces lignes au feutre noir alors qu'elles commençaient à s'effacer. Regarder le passé c'est source d'enseignements mais il n'est pas possible de garantir le même résultat lorsque les conditions sont différentes.. ce que je n'ai pas le temps d'élaborer dans cet épisode malheureusement.

Je terminerai ce premier point en notant un aspect éthique important. La loterie de la naissance est un processus aveugle. Nous ne sommes pas méritant d'avoir eu la simple chance de naître en pays riche. Ils ne sont pas coupables d'être nés dans un pays en guerre ou sans eau potable et électricité. Ça c'est une évidence je ne vais pas chercher à le justifier. Ce qui m'intéresse en revanche c'est la suite. Cette fausse conclusion que rien ne lie à la loterie en question.

Je suis sûr que vous avez entendu déjà plus d'une fois que nous avons dans les pays riches une responsabilité morale à aider les réfugiés. Sous entendu parceque nous sommes privilégiés. La loterie dont nous venons de parler. Certains parlent d'un lien plus direct où nous serions responsables des guerres et de la pauvreté.. je vais ignorer cet argument ici, non parce-qu'il est faut mais parceque c'est du cas par cas. Souvent le lien est assez ténu, ne s'applique pas à tous les pays riches, et ignore l'énorme part de responsabilité locale.

Je vais me concentrer sur l'argument principal et universel qui est avancé. Nous sommes riches par accident et donc nous avons une responsabilité d'aide. Cette conclusion est fausse. La responsabilité c'est une notion de cause et d'effet. La cause doit donc précéder l'effet et c'est sur celui à l'origine de la cause que le poids de la responsabilité tombe. En bien ou en mal d'ailleurs. Le simple fait d'être né en revanche ne crée pas de cause vis à vis la naissance d'un individu ailleurs. En d'autres termes, ce n'est pas parceque je vous êtes né ici qu'il est né là-bas.

D'ailleurs, les causes intermédiaires sont souvent dédouanées de responsabilité morale. Même si votre naissance avait causée la sienne par un miracle quelconque, vous n'avez pas choisi, vous n'avez pas causé, votre propre naissance.. qui n'est qu'une cause intermédiaire, mécanique, et donc sans incidence sur votre responsabilité morale.

Autrement dit, la chance ne crée pas de responsabilité. Les gens des pays riches n'ont pas de responsabilité envers ceux des pays pauvres. Si aide il y à, et je ne suis pas là pour en juger ici, elle doit donc être apportée pour la bonne raison : par compassion, par altruisme, par empathie etc. Ou même par intérêt. Tout autant de raisons parfaitement logiques et valides. On peut être sympa sans y être moralement obligé.

Le véritable problème est donc celui-ci. Le brexit c'est la peur de perdre le confort du familier.. de perdre en qualité de vie. Une peur qui s'appuie sur la tendance naturelle au tribalisme. C'est comme ça, les hommes sont tribaux, il faut faire avec. Ça nous rend plus heureux que de se sentir perdu sans identité. Plutôt que de vociférer contre cet état de fait, plutôt que de vouloir remodeler l'homme différemment, il serait bien de le comprendre, de l'accepter, de l'utiliser comme un atout pour rendre tout le monde plus heureux. Chacun dans ses tribus. Oui nous n'avons en général pas qu'une seule tribu.

Car même s'il est tentant de vouloir redéfinir la tribu comme une “tribu humaine” ou “tribu planète terre” en réalité ce n'est pas si simple. Pour qu'une tribu soit convaincante, il faut qu'elle soit à taille humaine et qu'elle se définisse par se qu'elle n'est pas.. qui elle n'est pas.. autant sinon plus que par ce qu'elle est. C'est le sujet d'un autre épisode.. mais nous voici maintenant à la deuxième grande force derrière le brexit : la maîtrise de son destin.

Et oui c'est bien beau d'avoir une tribu avec une culture florissante et des étrangers qui viennent l'enrichir sans tout chambouler.. encore faut-il avoir un rôle prépondérant dans son propre avenir. Une tribu qui ne prend pas ses propres décisions, qui ne choisit pas ses propres normes.. c'est une tribu castrée.

Et qu'on le veuille ou non l'Europe de manière générale ne fait pas une tribu convaincante. Les États-Unis c'est une tribu à peu prêt convaincante. Mais l'Europe, avec sa myriade de langues, n'est pas un ensemble vraiment homogène culturellement. Et quand on échange peu culturellement on se sent pas spécialement proche. Les Européens se sentent européens par intermittence, souvent lorsqu'il faut faire front commun contre un autre bloc. Mais de manière générale on se sent Français, Espagnol.. ou Anglais, justement.

Le brexit c'est aussi ça, ce rejet officiel d'une identité européenne et cette affirmation d'une identité nationale qui à pour tous, des deux côtés de la manche, nettement plus de sens. Et qui veut être gouverné par les tribus voisines ? D'autant que les tribus voisines elles-aussi se sentent mal représentées. L'Europe est en crise de représentation. Un niveau de bureaucratie qui n'est déjà pas souvent perçu comme légitime et qui en plus ne permet à aucun pays de tirer vraiment son épingle du jeu. Et surtout pas l'Angleterre, qui à toujours été en conflit avec Bruxelles.

Les Anglais sont en moyenne demandeurs de politiques différentes des Français. Et les Français des Slovènes. Mais l'Union Européenne garanti un espèce de compromis permanent qui n'est du goût d'aucun peuple. Ni des Anglais, ni des Français, ni des Slovènes.

Ce mal n'est pas uniquement Européen. Il est présent globalement avec l'érosion progressive des gouvernements locaux et de la centralisation progressive du monde. Les décisions les plus importantes sont de plus en plus centralisées alors qu'est maintenu une sorte de décentralisation de seconde zone sur les sujets moins sensibles.

Centraliser dans un groupe principalement homogène crée peu de mécontents. L'Union Européenne n'est pas ce genre de groupe, comme le brexit en est symptomatique. J'aborderais la notion de micro-société et de gouvernance à la carte dans de futurs épisodes mais celui-ci est suffisamment long et je ne veux pas abuser de votre patience.

Nous avons vu aujourd'hui que le brexit est en réalité un chemin que les Anglais tracent pour éviter les deux monstres que sont le Charhybe du multiculturalisme subit et le Scylla de la perte de contrôle local. Nous avons aussi vu que loin d'être centré sur l'Angleterre c'est en réalité une problématique largement européenne. Et enfin que la véritable raison d'aider les infortunés à travers le monde n'est pas une sorte de responsabilité, logiquement inexistante, mais bien par simple altruisme.

Merci à tous d'avoir écouté jusqu'au bout cet épisode, un peu plus long que d'habitude. N'hésitez pas à m'envoyer vos, gentils, commentaires et à partager le podcast.. et je vous dis à très bientôt.

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